Vivre la pandémie depuis l’un des rares pays épargnés

Texte écrit en avril, et publié tel quel. Les choses ont cependant évolué : on est en octobre et je suis toujours à Tonga. Les frontières sont toujours fermées mais les containers d’approvisionnement arrivent presque normalement. Quant à mes plans et projets… oh well.

Je suis française mais j’habite à Tonga depuis sept ans.

Un pays où Amazon ne livre pas et où ca ne fait que cinq ans qu’internet est à peu près rapide et de plus en plus abordable. Toujours pas assez abordable pour que Netflix soit une option viable. Un pays composé d’îles principalement plates et régulièrement visitées par des cyclones pendant la saison qui porte le nom judicieux de « saison des cyclones » (de novembre à avril), secouées tous les jours par l’activité sismique de la ceinture de feu, avec un bébé île (terme malheureusement non-scientifique) né en décembre 2015 de l’activité volcanique de la région.

Un pays que les touristes visitent pour sa culture « authentique » et pour les baleines qui viennent y passer l’hiver (de mai à octobre). Un pays plus connus pour ses joueurs de rugby (souvent confondus avec des Māoris) que pour n’avoir jamais été colonisé.

Un pays où peu de gens ont de l’argent mais les hommes sont tous propriétaires terriens. Ou presque personne n’a les moyens de se payer une assurance, mais où les soins à l’hôpital sont certes limités mais gratuits pour tous (et où, dans les cas qui le nécessitent, les nationaux sont envoyés dans les pays développés adjacents. Gratuitement).

Où il n’y a pas de fromage digne de ce nom ni des tonnes de choix de restaurants, et même pas un cinéma.

À part le fromage et le ciné d’art et d’essai dont je me gave quand je suis de passage à Auckland, aucune de toutes ces choses ne me manquent particulièrement (voire pas du tout). Je suis très heureuse de ce que j’ai sur place, dont une bonne liste me manquera quand je ne serai plus ici pour plus d’un an si tout se passe comme prévu et que je reprends des études en Europe à la rentrée de septembre.

En revanche étant blanche et française, le décalage entre moi et ce que les habitants des pays développés attendent de moi, qu’ils voient comme une autre habitante de pays développé, est parfois considérable. Je n’ai jamais rien acheté en ligne, à part des livres une fois il y a une dizaine d’années (cf. premier paragraphe). Je n’ai jamais été à une date Tinder (Tinder et al. n’existent pas ici. Tout le monde est cousin). Je n’ai pas été dans une boite gay depuis des millénaires (et pourtant… mais il n’y en a pas ici). Je n’ai pas porté un décolleté depuis sept ans (sauf en vacances. Si vous me connaissez ‘’d’avant’’ vous savez que c’était 50% de ma garde-robe). Je n’ai aucune idée precise de ce qui est à la mode (non pas que je l’ai jamais suivie). J’ai deux paires de chaussures, une de tongs et une de baskets (mon père n’est pas d’accord et j’entends à l’oreillette qu’il en a des caisses dans son garage en France). Je n’ai pas de manteau mais j’ai deux vestes vaguement chaudes et deux pulls et au moins une écharpe. Il fait froid en hiver quand il fait 18 et insupportablement chaud en été quand il fait 28. Je sais lire les indices d’humidité et de barométrie pour en déduire le ressenti des températures (et la probabilité de cyclone). Un jour sans vent est comme un jour sans cafard : ça n’existe pas ou c’est très mauvais signe. Le soleil ça brûle et la pluie c’est une douche s’il pleut assez fort.

Dire que le décalage est énorme vu d’ici est un euphémisme, mais imaginer ce qu’il sera quand je serai en Europe pour autre que des vacances est assez compliqué.

Parmi tout ce que je n’avais pas anticipé en choisissant de m’installer ici et de retourner en Europe pour du moyen terme, il y a quelque chose que personne n’avait vu venir et qui va être une difference colossale: le COVID19. Celui-là même qui a déjà tué plus de 20.000 personnes dans mon pays d’origine où les gens sont en confinement depuis un mois comme dans la plupart des pays du monde. Celui qui fait que les gens restent à distance les uns des autres au risque d’être (justement) désignés comme dangereux inconscients égoïstes à moins d’être des travailleurs essentiels. Celui qui fait porter des masques et des gants à une bonne partie de l’humanité.

Tonga est l’un des rares pays au monde à ne pas subir la maladie. Le gouvernement a fermé les frontières du pays il y a plus d’un mois et pour au moins deux autres mois, choisissant fermement la sécurité des gens plutôt que la manne que représente le tourisme, première industrie nationale. Une large partie de la population est à risque (diabète, obésité, vieillesse…) et les générations vivent ensemble sous un même toit. L’hôpital n’est pas équipé pour gérer un large influx de patients en soins intensifs et en détresse respiratoire. Le choix a été vite fait. Une semaine après la fermeture des frontières et l’avancement des examens de premier trimestre, les vacances scolaires ont été avancées et doublées pour que le pays tout entier puisse s’enfermer chez soi pendant deux semaines avec un couvre-feu tous les soirs pour que même les travailleurs essentiels des commerces et services nécessaires restent confinés la nuit. Plus d’église dans un pays défini par sa chrétienté. Plus de plage non plus pour les vacanciers. Plus rien. Deux semaines. A la fin de la première semaine on savait à peu près avec certitude qu’il n’y avait aucun cas du virus au pays pourtant grâce au retour négatif des derniers tests effectués sur les personnes potentiellement contaminées lors de récents séjours à l’étranger et la sortie de quarantaine des derniers entrants au pays, tous sains.

Mais la précaution prévaut et le confinement s’est poursuivi comme prévu, puis la vie est presque redevenue normale. Mais sans bars, sans kava, sans sport et avec couvre-feu. Une semaine encore plus tard et les touristes qui n’avaient pas réussi à s’enfuir avant la fermeture des frontières ou sur l’un des quelques vols d’évacuation des volontaires étrangers pendant le confinement ont pu sortir sur soit un vol d’évacuation européen, soit le premier des vols hebdomadaires affrétés par la Nouvelle-Zélande pour nous envoyer par cargo du matériel médical essentiel et sortir les dernières personnes à évacuer (rares touristes, Tongiens de l’étranger).

La vie est donc pratiquement normale. Avec, en ce qui me concerne, une vie sociale modifiée et des journées au travail écourtées puisqu’un tas d’activités ont été annulées dans l’école où je travaille. Et en ce qui concerne tout le monde, une diversité de ravitaillement qui s’amenuise mais qui ne devrait pas aller jusqu’à la pénurie. Là, je parle de vraie pénurie, pas de ne plus trouver la marque de fromage qu’on préfère. Le fromage, ça fait trois semaines qu’on en trouve plus (sauf les toastinettes) et je me dis que le stock d’alcool sur les îles ne va pas durer beaucoup plus longtemps. Si c’était que ça, ma foi… mais c’en sera beaucoup plus. Frontières fermées, ports fermés. Et sans port, pas d’importation de biens, quels qu’ils soient. Sur une île sans industrie autre que de service, ça va pas nous laisser grand chose comme choix que de se tourner entièrement vers les produits locaux de la terre (plantations de petites échelles, majoritairement de féculents) et de la mer (là, on est paré en quantité et en diversité et on a le matos et le savoir-faire. Même s’il n’est pas dit que les gros bordeurs sortent pour ravitailler localement, forcément moins rentable que d’exporter)

Je n’ai pour ainsi dire aucune experience de sortir de chez moi avec l’inquiétude de tomber malade en me faisant postillonner dessus, ou en touchant des emballages au supermarché (lui-même soudain plein de monde bizarrement faisant la queue pour y entrer). Je n’ai jamais pris l’habitude de me laver les mains 20 fois par jour ou de les passer au gel hydroalcoolique et de désinfecter tout ce que je touche et mange. Je ne sais pas ce que c’est que de voir une menace biologique en mes semblables (ou du moins, pas plus que les harceleurs de rue qui ne me manquent pas du tout de ce côté du monde).

Ça ne m’empêche surtout pas de voir ce qui se passe sur les réseaux sociaux et dans les journaux. Vous pétez plus ou moins des plombs en confinement et vous découvrez qu’on peut travailler à distance dans une majorité des branches (ce que les personnes handicapées vous répétaient depuis des années mais bizarrement personne ne les croyait) et que les personnes payées au SMIC sont souvent celles qui sont aujourd’hui ‘’essentielles’’ et que la société les traite comme des sous-merdes qu’on peut sacrifier à l’autel de la consommation et du bon fonctionnement de la société pendant que les PDG et les actionnaires se font des couilles (et des parachutes) en or sur leur dos (no shit Sherlock). Aussi il faut payer les artistes et créatifs qui vous sauvent votre santé mentale entre quatre murs (oui même les séries à la qualité douteuse que vous matez en masse ont été créées par des artistes et des créatifs)

J’étais bien au courant de la dernière partie du paragraphe précédent mais je n’ai pas l’expérience de la première.

Question : comment vais-je m’en sortir en débarquant en juillet (si je peux rentrer en Europe en juillet comme prévu depuis des mois) pour m’ajuster à ce qui aura été votre réalité depuis mars et qui sera complètement nouveau pour moi, alors que vous ne pourrez pas croire que je n’en ai pas la pratique à moins que je ne vous le dise très clairement (et que vous vouliez bien me croire) ?

Remarque : dans quelques années quand tout ça sera tassé et que vous partagerez tous vos histoires de confinement et experience de pandémie, je n’aurai rien d’autre que « j’ai aidé des touristes coincés  à l’autre bout du monde, dans mon pays d’adoption, à ne pas perdre la boule et à rentrer chez eux au plus vite grâce à un groupe WhatsApp -et j’ai appris à utiliser WhatsApp »

J’ai beau être blanche et française, je n’en vis pas moins à Tonga (où je suis en cours de naturalisation) et je n’ai aucune véritable experience de l’expérience du siècle qui se vit dans ce qui est ‘’mon coin du monde d’origine’’ ou plutôt ‘le reste du monde’’.

Je vis dans un univers parallèle où je vois tout ce qui vous arrive en dehors de mon île, et ce ‘’vous’’ inclut autant les Français et autres Européens que les amis que j’ai ailleurs (et c’est à peu près ‘partout’). Où le monde brûle mais nous on a fermé toutes les portes coupe-feu et les pompiers sont au taquet à prendre des mesures préventives. Je soutiens par ailleurs ces mesures préventives prises par le gouvernement tongien, même si elles peuvent avoir l’air exagérées au vu de la situation. On n’a vraiment pas les moyens de faire une erreur. Et pendant ce temps, je vois les autorités françaises faire… des choses étranges. Et les Français… que dire des abrutis qui se croient au dessus de tout et qui mettent tout le monde en danger ? Heureusement que tout le monde n’est pas comme ça, mais si personne ne pouvait faire le con à sortir voir ses potes et après aller voir mémé, ce serait quand même vachement bien. Par exemple.

Bref, ceci est une courte reflexion sur le décalage entre ce qui se voit (je suis originaire d’un pays développé et riche, actuellement en pleine tempête dans une pandémie meurtrière et où visiblement tout le monde regarde Netflix) mais je vis dans un petit pays en voie de développement où les tempêtes qu’on essuie sont des cyclones (rappel, pour les rares qui suivent ce genre d’actualité  -info, pour les autres : avec les Îles Salomon, le Vanuatu (également sans covid19 et encore plus dans la prévention que nous) et Fidji, on s’est pris Harold il y a deux semaines qui a été meurtrier ailleurs et uniquement destructeur ici).

Le futur apportera ce qu’il apportera de conversations gênées et bizarres, mais pour l’instant voilà la situation vue par une Parisienne consciente de vivre une expérience parallèle et anxieuse de comment elle sera capable de s’adapter à la réalité de la majorité du monde, à laquelle elle semble à prime abord appartenir.

Ou une longue parabole sur comment il ne faut pas se fier aux apparences.

Where I ramble about what I do in Tonga and how I got there in the third person

Originally written for Friends of Tonga, an American NGO, for their monthly member spotlight.

Virginie Dourlet is going to write about herself in the third person. That reminds her of the good ol’ days on Facebook, and that makes her giggle.

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Where I offer a reality check on “island life”

364 days ago, Cyclone Gita

When I was about to leave France to Tonga 6 years ago, a bunch of people told me nearly daily how lucky I was, how I’d be enjoying the beach everyday, how life would be a breeze and whatnot; and I, who had done my research, knew that arriving here in January meant in fact having to go through 4 months of cyclone season and that it was not exactly a “breeze” that would be blowing. 

I can’t help but roll my eyes very deep in the back of my skull at the memory, as in under one week, TD08 is the THIRD tropical depression affecting us. Continue reading Where I offer a reality check on “island life”

Photos with a story -2

« *Restaurant* In case you remember me » – Poesía mexicana con comida rica
Papantla, 22ndish December 2007

I ate chilaquiles en salsa verde con pollo for, I am pretty sure, the first time there. I had eaten chilaquiles en salsa roja before, but after that day, it’s always been salsa verde for me. I had a hard time remembering the name chilaquiles. I stared at it handwritten on a board and tried to associate it with something familiar while waiting for my plate. The best I found was Chirac. One of the very cheering ladies working the morning shift wore a casquette. Continue reading Photos with a story -2

Photos with a story -1

« Sète from a distance – complete with kite surf »
Plage de Sète, November 2011

Sète has a very special place in my life. It is the main city of the region where I holidayed with my mother’s family all of my youth. It is also my official second favourite city in France after Paris. This 16km long beach is no stranger to that ranking. Late songwriter and singer Georges Brassens, who in a song asked he be buried on it, plays a large role in my attachment to it. Anywhere I go in the city, his words and voice echo. I wonder what he’d think of the International Museum for Minor Arts that opened by the canal a few years ago. A beloved, decidedly nonconformist institution. Continue reading Photos with a story -1

Selekā, a tale of a community, kava and art

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The cover of the publication. Artwork by Selekā artist Taniela Petelō

(originally written in September 2016 for the Pacific Arts Association -2015 Tonga conference publication “Trading Traditions. The role of art in the Pacific’s expansive exchange networks”, 2017, by the author of this blog) (illustrations missing from this post)

Virginie Dourlet, independent scholar – Selekā member

During September 2015 a rare opportunity presented itself to share Tongan made Tongan artwork to fellow Pacific artists and academics. The Pacific Arts Association conference was held in Nuku’alofa and brought together a rich array of pacific minds specialising in the arts. Intimidated, the three Seleka artists in attendance, Tēvita Ma’ameivai Lātū, Taniela Petelō and Tēvita Hamani kept silent. When offered the possibility (and some may say, challenge) to present their work to the assembly, they seized it and delivered very personal introductions of their own path into the world of the arts: Continue reading Selekā, a tale of a community, kava and art

Cyclone Gita hit Tonga -and we need a lot of help to help the community

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After

Cyclone Gita hit Tonga in the middle of the night last Monday 12th February as a category 4/5 tropical cyclone. One week later, while the whole nation is still hard at work cleaning and fixing what can be fixed already, we at Seleka feel we need to reach out to the wide world to help us rebuild our “art and community centre”.  Continue reading Cyclone Gita hit Tonga -and we need a lot of help to help the community

Où je râle, en bonne Française (qui vit sa citoyenneté hors de France)

Pourquoi, Française de l’étranger, je ne suis pas satisfaite des conclusions et actions prises en ce qui concerne notre accès au vote par internet :

2 millions de Français sont inscrits sur les listes consulaires. Beaucoup sont dans, ou à proximité d’un grand centre urbain où se trouvera un bureau de vote dépendant du consulat auquel ils sont rattachés. Pour ceux-ci, ce que j’ai à dire n’a pas d’incidence. S’ils veulent voter, se déplacer sur quelques kilomètres n’est pas beaucoup plus compliqué que pour quiconque se déplace vers son bureau de vote en France.

Beaucoup d’autres habitent dans une région du monde où le courrier est réputé fiable, et où ils pensent sans doute légitimement pouvoir faire confiance aux services de poste locaux pour leur délivrer les professions de foi et bulletins de vote, et les renvoyer au consulat, dans les temps.[Je note tout de même que j’ai appris à me méfier des services postaux au Canada et en Australie, deux pays pourtant du G20, alors je suis absolument certaine que les courriers étaient envoyés dans les règles de l’art, bordereaux à l’appui.]

Et puis il y a les autres, dont je fais partie. Je n’ai pas les statistiques, mais on doit bien être, au moins, un paquet. Nous habitons trop loin du consulat pour nous y déplacer et nous savons que nous ne pouvons pas faire confiance aux services de poste pour le vote par correspondance. Nous sommes donc réduits à nous résoudre au vote par procuration. Continue reading Où je râle, en bonne Française (qui vit sa citoyenneté hors de France)